...Les inconnus se rebellent. Ils ont du mal à accepter leur inconnulité.

Les selfies et autres vidéos de rien sont devenus populaires, certes, mais en quoi rendent-ils leurs auteurs, leurs créateurs, plus populaires qu'un chien qui pisse sur les lampadaires à leds qui délimitent le périmètre de son territoire de quartier ?

 

En rien. Rien est le mot qui est le plus remarquable si l'on souhaite expliquer rapidement notre époque.

 

L'homme a peur du vide. Depuis ma prime jeunesse cette affirmation m'étonne. Car on ne trouve pas plus de vide ailleurs que dans la vie organisée par les hommes.

 

Aujourd'hui, bien qu'il n'ait pas été là hier, l'observateur qui a ralenti, ne remarque-t-il pas que ce vide prend de plus en plus de vitesse, à défaut de hauteur ?

Est-ce une forme de désespoir qui du matin au soir pousse l'homme 2.0, à raccourcir sans cesse la grande aiguille décomptant les temps morts entre les passages de relais qui rythment ses journées ?

 

Que de questionnements ? Quel ennui surtout, pour en arriver à prendre le temps de se les poser. Le monde court, et j'ai l'impression d'aller trop vite en rêvassant, traînassant.

Certainement parce que je sais que je vais nulle part.

 

Et puisque j'en suis là, et que vous m'avez suivi jusque là, rares fous qui aimez gagner du temps à en perdre, ou en le perdant -  la langue propose à chacun d'ordonner selon sa propre subtilité l'échelle de son désordre, aucune en apparence ne semblant meilleure ou pire que celle d'un autre - j'ouvre de rapides parenthèses, à la vitesse de l'expression "une fois n'est pas coutume" car ici la lenteur sera de mise, "se poser" sera le mot d'ordre, que cela soit comme une plume ou comme une enclume qui s'écrase, ici l'on vient penser pour s'asseoir et s'asseoir pour penser. Puisque j'en suis là, donc, je vous explique en quelques mots ce que sera certainement ce blog ; il sera cet espace qui depuis ma première ligne, en ligne, me manque. Vous êtes peu nombreux à suivre l'évolution de "ma poésie" , mais je vous remercie de le faire. On ne peut pas être plus formel, mais c'est sincère.

Ici ce sera autre chose. Plus libre dans la forme. J'essaierai. J'ai déjà expliqué, il me semble, dans quelle mesure mes poèmes et autres proses étaient dans les filets de la vision que je me fais de ce que devrait être ma poésie.

Bref, comme le besoin d'un autre endroit, pour ne pas mélanger les arêtes et le poisson.

Parenthèses refermées.

 

Je disais, le monde court. Est court. De plus en plus court. Et je me sens de moins en moins raccord. Pas que j'aie du mal à le comprendre, c'est plutôt tout le contraire. Je lui trouve, ou plutôt ne lui trouve pas, de profondeur, de noblesse, d'immense à découvrir, de raisons d'avoir chaque jour en se levant, la certitude qu'on se couchera le plus tard possible, par peur d'en perdre une miette, ou celle d'avoir le réflexe malheureux de lire en diagonale une citation phare de Flaubert. Le monde est court, mais pas comme un roman génial qui confinerait au sublime en cent pages à peine. Un exemple ?

 

C'est compliqué de donner un exemple. On ne fait jamais l'unanimité, et l'on peut aussi changer d'avis, et alors l'image s'effondre lorsque quelques années plus tard on se relit.

D'accord, je ne me relirai pas.

Exemple donc : Le parfum, de Süskind. Rapide, court, étoile filante qui imprime pour longtemps l'envers de la surface rétinienne que le lecteur alloue au beau.

Le monde, lui, est devenu aussi court que le scénario des séries télévisées pour ados de concours, incompris et pris pour des cons aux idées courtes.

 

Comment fait-on, quand on appartient aux groupes de ceux qui n'ont pas encore muté spontanément ?

Entendre ceux qui n'ont pas trempé, il y a vingt ans, leurs petits-déjs dans les cristaux liquides des montres à quartz. Ceux qui ne se sont pas pressés pour se mouiller, pour tremper dans la combine qui consiste à détruire l'homme, et qui n'a malheureusement rien à voir avec tel concept Nietzschéen de renaissance, en mieux, en plus humain que l'humain alors disparu pour son propre bien, ou tel concept baba-coolien plus ou moins réfléchi et débouchant alors hasardeusement sur l'explosion de sens d'un pétard mouillé.

Bref rien à voir avec la destruction d'un homme relavé, délavé, et qui une fois détruit réapparaît avec son humanité retrouvée, sa morale lavée plus blanc que blanc.

 

Non rien à voir, ici on parle du projet consistant en l'avènement de l'homme lessivé.

De l'homme avec pour seule hauteur, celle d'une parabole satellite.

 

Comment fait-on pour ne pas se perdre dans le flux express des idées neuves renouvelées sans cesse ? Idées sans fondement, car destinées à l'établissement de fonds de commerce provisoires, vivifiés par un affichage public des résultats de l'accéléromètre taré par un organisme certifié, fier et serti par l'état dans l'état, et mesurant la vitesse d'un rien exprimée en pourcentage de vide.

 

Une à deux fois par année, il me faut redémarrer mon dérouteur.

Vidanger le sang, l'eau la terre de mon vivarium.

Gommer les traits au couteau sur le planisphère où s'étirent et s'entremêlent mes projets de traversée de l'enfer.

Effacer les coups d'avenir, fichés dans les miroirs par les pointes des mines de crayon à papier.

Vider un verre de coke.

Sniffer un trait d'alcool.

S'immoler par les larmes.

 

Une à deux fois par an, oui, il est bon de se remettre à zéro.

Une à deux fois par an car il faut rester debout le reste du temps. Lent et debout.

Notre seul excès de vitesse, devrait être celui de juger les décideurs coupables. Rapidement coupables. Et vite..!



 

 Cribas 17.08.2015